Chef de poste, le 23 juillet 1962 au soir, je me trouve à bavarder avec un groupe d’enfants du village à l’entrée de Fort-Gouraud [1], car ce soir il y a ciné en plein air (Normandie-Niémen) [2].
Bien sûr les gamins sont intéressés, cela se comprend, ils veulent écouter les dialogues, faute de pouvoir pénétrer plus avant dans le fort. Le plus grand parle un excellent français, ce qui facilite la conversation. J’apprends que son père est le chef du village et que lui étudie dans un collège professionnel de Port-Etienne [3]. Alors qu’il ne demande rien, je l’invite à s’avancer avec deux de ses amis.

- Mohamed LAGDAF
La séance terminée, il me remercie chaleureusement et m’invite à prendre le thé le lendemain en fin d’après midi.
Le lendemain à l’heure dite, Mohamed Lagdaf, c’est son nom, vient me chercher comme convenu.
Il m’invite chez lui et me présente sa famille
Fait exceptionnel, il m’invite chez lui et me présente sa famille, plus exactement ses sœurs et sa cousine, ses parents habitent un peu plus loin. C’est avec leur accord qu’il me reçoit.

- La cérémonie du thé
C’est ensuite la cérémonie du thé, tranquillement installé presque au frais. Une fois de plus je vois l’extrême simplicité matérielle de mes hôtes, ce qui ne leur enlève aucunement leur fierté, bien au contraire.
Je suis revenu deux fois encore, avant que Mohamed, tout joyeux, m’invite au nom de son père à manger le mouton, à la fin du mois.
Hélas, la veille un méchoui géant organisé par la direction de la mine de fer voisine, m’avait quelque peu mis à mal. Je n’étais pas le seul du reste.
Je me souviens en particulier d’un officier espagnol, venu en « coucou » du Rio Del Oro voisin. Son retour a été fort remarqué, il a fallu le monter dans l’avion, aidé par son pilote, qui lui non plus n’était pas très frais ! Avec bien des difficultés l’avion, pris son envol et disparu ; alors que le jour chassait à peine la nuit.

Je me suis réveillé le matin bien mal en point, surtout pour manger le mouton le soir. Pas question de me défiler, je respecte trop mes hôtes pour leurs imposer un tel affront ! Sur le chemin qui mène au village, j’essaye de me convaincre qu’un agneau rôti ne fera, peut être, pas trop de dégât.
Heureusement ce soir là Mohamed n’est pas entouré de sa famille, il a simplement invité deux amis. Il me trouve l’air fatigué, ce qui peut me rendre service au cas où mon état s’aggraverait.
Je m’installe sur le tapis en attendant qu’il revienne chargé du festin. Mon sang ne fait qu’un tour quand je me rends compte que l’agneau est de la chèvre, bien grasse.

J’ai tout simplement oublié, qu’ici on appelle mouton une espèce de chèvre particulière à la région, issue d’un savant croissement sans doute !
Cette malheureuse constatation n’enlève rien à la noblesse de l’invitation, je me sens obligé de faire des efforts surhumains, pour faire bonne figure.
Le couscous qui accompagne la viande, se réduit à sa plus simple expression, à savoir : de la semoule, des pois chiches, l’ensemble fortement relevé avec une sauce pimentée. Je pense qu’en cet instant mon haleine peut suffire, pour décaper en une seule fois, dix mètres carrés de peinture ! A force de sacrifice, je peux ingurgiter un minimum, juste de quoi ne pas blesser mon ami.
Je reviendrai une dernière fois lui faire mes adieux, avant mon départ pour fort Trinquet. Ce jour là les sœurs de Mohamed m’ont donné la permission de les photographier.

Appelé du contingent, je n’avais pas grand-chose à lui offrir à ce gamin, hormis un album de timbres que j’avais emporté dans mes bagages.
L’auteur Jean-Marie a séjourné à fort Gouraud et fort Trinquet de mai à novembre 1962. Affecté au départ à la 1ère CIP, le 1er novembre elle prenait la dénomination de 14è CSP du groupement saharien.
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