Le deuxieme voyage

L’instit

par Bénédicte

Créé le : 19 février 2008

chapitre 6

De quoi a-t-il besoin ? Pas vraiment de cahiers, ni de stylos, mais de guides pédagogiques, difficiles à trouver, et d’instruments de géométrie.

Vendredi

Lever huit heures. Le défilé des voisins reprend. A dix heures, je vais faire un tour à l’école, une case minuscule en dur, où s’entassent dix-sept élèves de 5ème et 6ème année. L’instituteur sort un moment pour discuter.

Il s’appelle Hussein, est originaire de la région (derrière la deuxième montagne là-bas), a fait l’école secondaire, l’Institut scientifique à Nouakchott, puis a travaillé comme ingénieur pour la société des mines à Zerouate. Finalement, il est devenu enseignant, comme son père, pour un salaire « qui n’est pas bon », dit-il sobrement. Il ressemble à un intellectuel parisien, rasé de près, calvitie précoce et petites lunettes rondes. Il porte un boubou immaculé.

L’école a lieu de 8h00 à 14h00 et de 8h00 à 12h00 le vendredi. Elle accueille cette année six élèves de 6ème et onze de 5ème.

Leçon sur la caravane de sel
Leçon sur la caravane de sel

L’année prochaine, il aura un nouveau groupe de six élèves de première année et onze de 6ème. Le grand écart. Puis onze de 1ère et six de 2ème année. Ensuite, il faudra attendre quatre ans pour avoir une place à l’école, quand ceux de seconde auront terminé le cursus.

Sur le chemin de l’école.
Sur le chemin de l’école.

Je repasse le voir dans sa case trois heures plus tard. Quelques livres et cahiers sont empilés sur une étagère de fortune, et une grosse valise est rangée à côté d’un lecteur de cassettes au son éraillé. Une douzaine de piles usagées traînent à l’entrée de la case. L’épouse de l’instituteur, une jeune femme à l’air déluré, secoue énergiquement le lait dans l’outre en peau de chèvre. Les mouches volent de tous côtés.

Encore des hommes en boubou, encore un thé. Un plat de riz pour tout le monde et, luxe rare, une bassine d’eau surmontée d’un support à savon pour se laver les mains.

Je pose des questions sur l’enseignement en Mauritanie, qui semble calqué sur le système français, avec un Institut pédagogique national, divisé en instituts pédagogiques régionaux dans chaque wilaya. Celui d’Atar n’a l’air d’exister que sur le papier. De quoi a-t-il besoin ? Pas vraiment de cahiers, ni de stylos, mais de guides pédagogiques, difficiles à trouver, et d’instruments de géométrie.

Les enfants sont fiers de montrer leurs cahiers
Les enfants sont fiers de montrer leurs cahiers

Et de livres : cette année, au lieu des livres de 5ème, il a reçu ceux de la 2ème, qu’il garde en attendant de pouvoir les utiliser.

Après ma visite, l’instit retourne aider aux comptes de la coopérative. Je m’installe dans la case d’Ely Kori pour faire la sieste, mais pas facile sous la nuée de mouches qui butinent les lanières de viande en train de sécher sur la poutre maîtresse. Le petit danseur d’hier soir vient s’asseoir à côté de moi et une fillette apporte un jeu de sept familles incomplet. Et ça bourdonne, et ça bourdonne.

On dessine, on joue aux sept familles décomposées, la femme d’Ely Kori m’offre des colliers faits pour moi par les enfants. Mes bagages sont prêts. La voiture du frère d’Ely Kori, la seule du campement, s’avance jusqu’à l’enclos. On charge les sacs dans la benne, puis trois hommes, trois femmes, une chèvre, Ely Kori, Bouha et moi, plus le chauffeur.

La piste monte dans la montagne. On s’arrête devant une inscription dans le rocher, en partie effacée. Ils veulent que je lise : « Les travaux de la passe de … ont été exécutés par la … des pionniers en 1942, sous les ordres de… et de … Lapierre. »

Alors l’homme en face de moi, dont je ne vois que les yeux, me tend un morceau de papier plastifié. C’est une attestation de matricule établi par le Ministère de la Défense. L’homme me fait expliquer par Bouha que son père, qui a maintenant plus de quatre-vingts ans, a participé aux travaux de la passe. Date de l’attestation : 2002. Il conserve ce document comme une relique, sans l’ombre d’un ressentiment.

Arrivés dans les faubourgs d’Atar, un mélange de décharge en plein air et de jardins potagers. On s’arrête pour cueillir deux melons et déposer deux hommes, puis une femme, et la chèvre, avant de rejoindre l’Auberge.

Le repas est mirifique : une chèvre entière farcie de couscous.

Hamadi me raconte alors l’histoire de ces femmes, dont le mari meurt ou parfois disparaît, à Nouakchott ou au Mali, la laissant seule avec une flopée de gamins. C’est grâce à l’aide des voisins qu’elle survit. Et sans chèvre, pas de lait pour les enfants.

l'histoire de ces femmes

Par contre, ces enfants, comme je l’ai vu le premier jour, sont habillés de vêtements propres pour l’école, qu’on range dès qu’ils rentrent à la maison. Le samedi, elles lavent les vêtements, les plient dans les coffres et les ressortent le lundi matin pour l’école. C’est important que les enfants soient bien habillés pour l’école. Parfois, en les voyant si propres, on a de la peine à réaliser qu’ils ont à peine de quoi manger.
— « Mais ces femmes dont les maris ont disparu, elles ne peuvent pas se remarier ? »
— « Au bout de deux ans, elles ont le droit d’aller voir le juge pour que le divorce soit prononcé. Le juge fait une enquête et il fait le papier. »
— « Et il y en a beaucoup, des hommes comme ça qui laissent leur femme et leurs enfants ? »
— « Oui, répond sobrement Hamadi. »

Peut-être partent-ils avec l’idée de revenir et puis ils ne peuvent pas, n’ayant pas plus fait fortune là-bas qu’ici. Ils ont eu beau se frotter les mains sur leur pierre toute lisse, Allah n’a pas répondu. Alors ils n’ont pas osé revenir plus miséreux qu’ils n’étaient partis. Se sont-ils demandé si leurs enfants avaient de quoi manger ? Oui, sans doute. Comment savoir ce qu’ils pensé et souffert ? Comment se mettre dans leur peau ?

Demain, c’est le départ : une semaine, c’est à la fois très court et très long.

Demain, c’est le départ
Demain, c’est le départ

Le deuxième voyage