Le Triops, un fossile vivant ?

par Eric

Créé le : 4 janvier 2009

La plupart des régions de Mauritanie sont riches en mares temporaires, pleines pendant la courte saison des pluies et qui s’assèchent ensuite.

C’est également le cas de nombreux autres pays d’Afrique, pour des raisons géologiques, notamment dans la zone du Sahel, mais aussi du fait de 2 saisons (sèche/humide) de durée variable, mais toujours très marquées.

Mare temporaire, ressource d'eau

Ces mares temporaires, souvent utiles en tant que ressource d’eau et pâture quand elles sont à sec, n’ont pas été aussi détruites qu’en Europe, où les mares n’ont plus d’utilité et disparaissent au profit de l’urbanisation galopante.

Il faut savoir que bon nombre de ces mares abritent une microfaune très riche, très ancienne et peu connue.

Les dinosaures font figure de jeunots

Par exemple, les petits crustacés branchiopodes qui vivent dans ce milieu précaire font partie des animaux les plus anciens vivant sur la terre. A côté du triops, petit crustacé à carapace [1], vieux de plus de 200 millions d’années, les dinosaures font figure de jeunots. Ils sont apparus et ont disparu pendant que le triops prospérait dans les mares temporaires des zones arides.

Triops mauritanicus
Triops mauritanicus

Comment ont survécu ces animaux au fil des millénaires ?

Comment traversent-ils ne serait-ce que les saisons ?

Ce sont les questions mystères dont voici la réponse :

Les branchiopodes, qui ont une vie aussi courte que celle de la mare qui les abrite, se dépêchent tout au long de leur vie : ils se dépêchent de grandir, de manger et de perpétuer l’espèce. Le temps leur est compté car la mare est destinée à s’assécher au bout de quelques semaines ou de quelques mois après leur naissance. Dés les premières pluies, dés les premières gouttes qui rempliront la mare, le compte à rebours commence. Ils se sont donc adaptés à leur milieu : ils pondent des œufs (cystes) dits de résistance, car outre leur solidité face aux coups et aux températures extrêmes, ils ont la faculté de s’assécher, restant en sommeil jusqu’aux prochaines pluies.

Une mare desséchée Les triops attendent le retour de l'eau

Plus encore, la phase d’assèchement est devenue un passage obligé pour eux s’ils veulent éclore quand la mare sera à nouveau remplie. Ils renferment en effet des "messages" qui leur indiquent quand se mettre en sommeil (diapause) et quand ils peuvent éclore dans le milieu aquatique.

C’est pourquoi, tous les ans, ils pondent et pondent encore, puis meurent car ils ont rempli leur devoir ancestral et le cycle est terminé. La nature prend ensuite le relais, protégeant les oeufs dans leur refuge de boue sèche ou en permettant de coloniser d’autres mares, emportés par les vents et les oiseaux ou simplement véhiculés sous les sabots des animaux itinérants. En fonction d’un certain nombre de critères (biotope, géologie, climat, nourriture, prédation, etc.), le triops a adapté son cycle de vie, sa vie même en général.

Terre desséchée d'une mare temporaire

La mare est appelée à s’assécher rapidement, la croissance est rapide et la maturité sexuelle arrive vite, permettant aux triops de pondre vite et beaucoup, même si sa vie ne dure que quelques semaines.

Les triops des milieux arides ou semi-arides des régions sahéliennes n’ont pas le même rythme ni la même vie que leurs cousins européens.

Ces espèces de climat tempéré (triops cancriformis ou lepidurus apus) prennent leur temps pour se développer et se reproduire tout au long des mois frais et humides de la fin de l’automne au début de l’été !

Les œufs vont doucement s’assécher dans le sable

Point commun néanmoins à toutes les espèces dans le monde, leurs œufs vont doucement s’assécher dans le sable ou la terre et n’écloront par centaines que l’année suivante lors de la nouvelle saison des pluies et donc de la nouvelle mise en eau de leur habitat.

Il est curieux de constater que dans certaines mares ou certains lacs temporaires à sec plusieurs années de suite, les œufs attendent patiemment leur "réhydratation", source d’éclosion et de vie.

Autre mare temporaire

Ce cycle se répète depuis des millions d’années dans toutes les mares temporaires de Mauritanie ou d’ailleurs, les branchiopodes étant présents sur tous les continents et dans la majorité des pays.

C’est pourquoi ils sont parfois appelés "fossiles vivants", êtres primitifs inchangés depuis les temps anciens et dont les particularités leur ont permis de traverser les époques les plus chaotiques de l’histoire terreste. Ils sont appelés "branchiopodes", ce qui signifie littéralement "branchies dans les pattes", car c’est le mouvement continuel de leurs pattes qui leur permet de respirer.

Cette famille comprend plusieurs ordres, que les anglo-saxons appellent shrimps, (crevettes) :

  • Les notostracés : crevette bouclier ou crevette têtard ("tadpole shrimp" ou "shield shrimp") dont le célèbre triops, petit monstre qui a notamment inspiré la créature du film Alien.
  • Les anostracés : crevette féérique ("fairy shrimps"), qui nage sur le dos, appelée féériques du fait de la grâce de sa nage et peut-être de ses pouvoirs magiques, notamment de disparaître comme par enchantement après sa mort...
  • Les conchostracés [2] : crevette coquillage ("clam shrimp"), sorte de mélange artistique et primitif entre un coquillage bivalve et une grosse daphnie.
Anostracés
Anostracés
Conchostracés
Conchostracés

Ces animaux sont très discrets et passent inaperçus aux yeux des humains car ils vivent incognito au plus profond des mares temporaires dont l’eau est souvent trouble.

Ils présentent un grand intérêt sur le plan scientifique, car bien sûr, si certains zones géographiques sont très connues et ont été très prospectées, d’autres ont été franchement sous-étudiées.

Je ne vous étonnerai pas en vous disant que les branchiopodes d’Amérique et d’Europe sont très connus, contrairement à ceux de Mauritanie et d’Afrique (hors Maghreb) en général. Souvent, les rares données scientifiques datent de plusieurs décennies et sont de fait obsolètes, quand elles existent...!

C’est le cas pour seulement une petite partie de la Mauritanie connue plus ou moins, la majorité du pays étant dans ce domaine d’étude quasiment terra incognita.

Encore un des nombreux secrets que ce pays abrite, comme la majorité de ses voisins africains et que la nature ancestrale livrera un jour au naturaliste passionné, qui la mettra en valeur, j’espère, comme elle le mérite !

Triops niger

Pour en savoir plus :

[1] Le triops a une taille moyenne de 4 cm pouvant atteindre 10 cm environ.

[2] Les conchostracés : rebaptisés récemment spinicaudata mais plus connus sous ce terme

Actuellement : 1 message

  • Le Triops, un fossile vivant ? 1er juin 2009 17:27, par plantecarnivore

    Vraiment interesant j’en ai appris plus que ce que je connais

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