Cinq jours de marche dans les canyons de l’Adrar

Les derniers jours

par Bénédicte

Créé le : 8 décembre 2007

chapitre 6

Je regarde le jour se lever sur l’auberge El Khayma, ou plutôt, j’entends le jour se lever. Prières, ânes, coqs, premières automobiles, la ville s’éveille d’abord aux bruits de la campagne.

Dimanche 16 avril 2006

Déjà dimanche. On voudrait arrêter le cours du temps.

Sidi, un garçon de l’Auberge, nous emmène jusqu’à la guelta de M’Haireth qu’on découvre au sommet d’une dune. Un homme y fait sa lessive, et un beau troupeau de chèvres vient y boire. On se sent presque de trop dans le paysage. C’est vrai qu’on gêne un peu les bêtes venues se désaltérer. On rentre par l’oued dans la chaleur qui monte. Lenteur et un peu de lourdeur dans nos pas : c’est notre dernière marche. Il a fait 47 degrés à Atar, nous a dit un garçon hier. Température exceptionnelle pour la saison. Si on supporte ça, c’est qu’on peut revenir pour la cueillette des dattes...

Dernière dune avant la guelta
Dernière dune avant la guelta

Dimanche 16 avril à 14h00

C’est le départ en 4x4 : la neuve, climatisée, pour les dames, la vieille pour les messieurs. Finalement, la clim, on ne pensera même pas à la réclamer.

Sur la route, notre guide fait arrêter le chauffeur, s’écarte de la route en direction d’un arbre dont vous connaissez le nom. Avec son couteau, il nous taille à chacune une belle brosse à dents mauritanienne. Etonnant, après une heure d’utilisation, j’ai l’impression de sortir d’un détartrage.

L’auberge El Khayma à Atar

Arrivée en milieu d’après-midi. Nema Kabach, le patron et Madeleine Grize, une dame de Neuchâtel nous accueillent avec des boissons fraîches. Dans la cour, il y a quatre tentes avec moustiquaires où l’on pourra dormir ce soir. Pour l’instant, la chaleur nous oblige à nous réfugier à l’intérieur. Sensation de fraîcheur. Le thermomètre indique 33 degrés...

Silhouette bleue sur la piste.
Silhouette bleue sur la piste.

Notre hôtesse m’apporte un café en attendant le petit-déjeuner. Elle me parle de ce qu’elle essaie d’entreprendre pour aider les plus pauvres de la ville sans leur faire la charité : elle achète une chèvre et la prête à une famille jusqu’à ce qu’un chevreau naisse, qu’elle récupère en remboursement de la chèvre. Elle donnera alors ce chevreau a une autre famille...

Si vous avez d’autres idées de micro-crédit aussi simples à mettre en oeuvre que celle-là, envoyez-lui un message. Voir l’action chèvres

Midi : on partage notre dernier repas : foie et bosse de chameau grillés offerts par Mohamed. Le foie est ferme et croquant comme du coeur, tandis que la bosse rappelle le goût de la moelle et de la graisse de boeuf.

C’est l’heure. Tristesse sur les visages. Nina et Loïc font une tête d’enterrement. Pour un peu, on se mettrait à chialer.

Nina, la danseuse des sables
Nina, la danseuse des sables

Dimanche 16 avril, vers 10h00.

Nous voilà de retour à l’auberge. Repos. baignade dans la "piscine", sieste, repas.

Notre conducteur de 4x4 est arrivé. Allongé sur le flanc, un pied relevé sur le genou de l’autre jambe, il discute avec Mohamed de connexion Internet haut débit, de téléphone portable (ils ont tous un portable), d’une caravane partie dans le désert pour tourner un film, avec un chameau portant la caméra, un autre les panneaux solaires pour charger les batteries, un chameau Internet... Ils sourient, secouent leur draâ bleu clair pour faire de l’aération, picorent des dattes sur le plateau. Télescopage entre deux mondes non contradictoires.

Lessive à la guelta de M’Haireth
Lessive à la guelta de M’Haireth
(photo de Françoise)

Lundi 17 avril

Je regarde le jour se lever sur l’Auberge El Khayma, ou plutôt, j’entends le jour se lever. Prières, ânes, coqs, premières automobiles, la ville s’éveille d’abord aux bruits de la campagne. Dans la cour sont couchés les gens de l’Auberge, sur des grandes nattes. Ils ont des couvertures. Comme chaque matin, j’ai dû me couvrir de ma polaire une heure avant l’aube.

Toujours ces gestes mesurés quand ils commencent à bouger, ce minimum de paroles qui franchissent les lèvres, comme s’il fallait économiser ses forces pour affronter la chaleur.

Lenteur, que certains peuvent prendre pour de la nonchalance, mais quand on les voit marcher dans le désert, et qu’on a peine à les suivre, on comprend que c’est tout le contraire de la nonchalance, c’est un effort tendu vers la sobriété, vers l’efficacité maximale du moindre mouvement.

Dire que demain, il va falloir se remettre à courir... Enfin, essayons au moins l’économie de mots et la sobriété. On a dû manger 100 grammes de viande dans la semaine et on ne s’en porte pas plus mal. Quant à l’alcool, n’en parlons pas. L’Islam a du bon. Mais je préfère les prières silencieuses en plein désert au crachin du muezzin.

Cueillette de brosses à dents mauritaniennes
Cueillette de brosses à dents mauritaniennes
Pour Françoise, Nathalie, Nina et moi

Aéroport d’Atar : 13h00

L’ambiance est bon enfant. Le type qui vérifie les passeports nous demande si le séjour nous a plu, si on reviendra. Je réponds :
— « Peut-être ».
— « Ah, fait-il en cachant mon passeport sous le bureau, si c’est peut-être, alors je garde le passeport ! »

On avance dans la salle d’embarquement. Quatre ventilateurs tournent. Un policier au brassard "Sécurité nationale" élève soudain la voix :
— « Ecoutez-moi ! Tous !  »

On s’attend à des consignes pour l’embarquement. Il poursuit :
— « Vous répondez par oui ou par non. »

Murmures d’étonnement dans les rangs. Et le voilà qui se met à beugler, façon joyeux animateur du Club Med :
— « C’est beau la Mauritanie ? »
— « Oui ! hurle la foule des touristes. »
— « C’est beau le désert ? »
— « Oui !  »
— « C’est un pays qui est chaud ? »
— « Oui ! »

Et nous voilà embarqués. Nina prend la dernière photo du groupe dans les lunettes de Loïc : Françoise et Alain, de Paris, Nathalie et Stéphane, de Versailles, Nina et Bénédicte, de Genève.

Dans les lunettes du poète...
Dans les lunettes du poète...

Cinq jours de marche dans les canyons de l’Adrar