Le deuxieme voyage

Un vrai chamelier

par Bénédicte

Créé le : 19 février 2008

chapitre 5

La différence entre un vrai chamelier et un chamelier pour touristes ? Pour le premier, le chameau passe avant le touriste.

Jeudi

Préparation du « nché », bouillie de farine de mil, et du thé. Ils se tartinent avec parcimonie de la confiture sur la galette. J’ai droit à ma petite tasse à café en porcelaine emballée dans du tissu. « Pas cassée » annonce fièrement Bouha.

Ils discutent de la prière de cinq heures trente. Je propose de regarder si on peut actionner le réveil matin sur le téléphone d’Ely Kori. Sans succès. Une heure plus tard, on en est au troisième thé. Personne n’a l’air très motivé pour se remuer. Ely Kori part vers le fond de l’oued écorcer la grande branche qu’il a coupée hier, puis passée au feu. C’est le mât pour la future tente de sa femme. Je lui donne un coup de main.

Prière du soir
Prière du soir
Des silex sur le sable
Des silex sur le sable
Puits
Puits

Dune

Une falaise ocre rouge
Une falaise ocre rouge
Belles pastèques
Belles pastèques

Il y a des choses plus importantes que marcher sans but dans le désert. Bouha me l’a fait comprendre hier quand j’ai proposé de revenir pour faire Atar-Chinguetti, cinq ou six jours de marche.
— « Moi en voiture, toi à pied, a-t-il fait en rigolant. »

Neuf heures, toujours pas de velléité de mouvement. Je décide de démonter ma tente pour donner le signal des préparatifs. Avec un peu de chance, si les chameaux ne sont pas partis à des kilomètres, on sera partis avant dix heures. C’est Ely Kori qui s’y colle, tandis que Bouha compte les fourchettes et que Brahim se fait un petit feu pour se réchauffer et brûler les petits déchets.

Ely Kori m’appelle, le chameau blanc est prêt. On part tous les deux, laissant derrière les autres qui nous rejoindront au pique-nique. La marche est vraiment belle. Ely Kori ramasse des silex, dont une très jolie pointe de flèche, là, comme ça, sans même arrêter le chameau, « cadeau pour mon fils ». Puis se met à chanter en cueillant de l’herbe à chameau qu’il donne à notre jmel abyad jovial tout au long du chemin.

La différence entre un vrai chamelier et un chamelier pour touristes ? Pour le premier, le chameau passe avant le touriste. Pas question d’entraver les petits chéris, même si ça prend une heure le matin pour les retrouver. Bichonnés les chameaux, propres et l’air heureux, malgré leur mauvaise haleine. Et je m’y mets aussi, à la cueillette de fourrage, de jujubes tombés à terre, de tiges d’acacia-brosses à dents, de cailloux, de traces de chèvres, de moutons, de chameaux petits et grands, d’oiseaux, de serpents, et de mots hassaniya indispensables à la vie dans le désert.

Je cherche mon couteau pour tailler mes brosses à dents. Zut, il est resté sur le chameau de portage. Ely Kori ramasse deux pierres de bonne taille, les frappe l’une contre l’autre, en tire deux éclats, dont un petit bien acéré, parfait pour un couteau d’emprunt. On peut se passer de tout dans le désert, puisqu’on y trouve tout ce dont on a besoin. Enfin, presque tout.

Aujourd’hui il fait vraiment chaud. On passe devant un puits où des gens puisent de l’eau. La poulie fonctionne grâce à la course d’un âne qu’un homme fait démarrer à coups de baguette. Un autre récupère le seau en haut de la margelle et en verse le contenu dans une auge collective. Ely Kori boit un coup, échange les salutations d’usage, ne s’attarde pas.

Nous marchons alors vers la grande dune de Mehereth, un immense cône de sable roux qui se déverse du haut de la montagne. Bouha et Brahim nous attendent sous un acacia, au pied de ce sablier géant. On dirait un bord de ruisseau, mais l’oued est définitivement à sec. Des gamins auraient déjà tenté l’escalade de la dune pour le plaisir de redescendre en courant. Mais le soleil m’a un peu abattue, et j’ai les yeux fatigués par toute cette lumière, malgré les lunettes.

Au menu, riz, carottes et petits morceaux de chameau, que je préfère éviter après trois jours de voyage, même séchés en lanières au soleil.
— « A trois heures, visite, annonce Ely Kori avant de s’installer pour la sieste. »

Il est deux heures trente. Je me demande ce qu’il y a à visiter au fond de ce cirque. Une grotte ? Un village en ruines ? Sentant mon impatience de touriste pressée, Ely Kori a décidé de m’en donner pour mon argent aujourd’hui. On a marché presque quatre heures ce matin, et j’en ai plein les pattes. Une sieste prolongée ne serait pas de refus. Mais à trois heures et quart, Bouha réveille Ely Kori, allez emchi, le voilà debout, il troque ses chaussures trop grandes à la semelle trouée contre les tongs de Bouha. Avec la chaleur, il faut faire un effort pour le suivre. Il crapahute comme une chèvre. On longe la dune, puis on passe sur l’autre versant, en suivant un sentier cairné. Comment fait-il, avec ses tongs ?

On avance vers le fond du cirque et on monte vers un bouquet de palmiers bizarrement planté entre le sommet des éboulis et le pied de l’impressionnante falaise ocre et rouge. Une source jaillit de la pierre, formant une petite flaque verte. Les palmiers donnent des dattes qu’on vient cueillir en saison. Une théière rouge est accrochée à une branche, à demeure. Surprenante mini oasis suspendue. Et magnifique falaise aux couleurs de feu.

Ce soir, arrivée au campement. Par là, montre Ely Kori. Montée dans la caillasse, puis interminable marche sur un plateau. On atteint au coucher du soleil le « jardin mauritanien ». Des melons poussent dans le sable. Assis par terre, on découpe une de ces grosses pastèques blanches qu’un gamin nous a cueillie. On croque dans la chair juteuse. La lumière est magnifique au coucher du soleil. Et mon appareil photo est en panne de batterie.

Un champ de pastèques
Un champ de pastèques

En fait de campement, il s’agit d’enclos dispersés sur une quinzaine de kilomètres dans la plaine.
— « Pour être tranquille, précise Ely Kori en embrassant la vallée d’un geste large. »

L’enclos de la famille comprend une case, une immense tente et un coin cuisine, genre barbecue abrité du vent. Je fais connaissance avec la femme d’Ely Kori et ses enfants, une fille de dix-sept ans et quatre garçons dont un petit Mohamed de deux ans qu’il fait sauter dans ses bras.

Ma tente igloo est montée à côté de la case. Seul problème : où sont les toilettes ? N’importe où en dehors de l’enclos, je le crains. Heureusement la nuit tombe vite et je peux m’éloigner en direction d’un buisson rachitique. Puis je fais une petite toilette anti-sueur sous mon igloo avec vingt centilitres d’eau au fond d’un bol.

Sous la grande tente, c’est déjà la foule. Je distribue des bonbons aux enfants. Deux femmes entreprennent de me colorer les pieds et les mains au henné. « Mariage mauritanien », dit Bouha en rigolant.
— « Bon alors, redis-leur que je suis déjà mariée ! »

Entre les pieds et les mains, on nous sert le couscous, que je partage avec Ely Kori et Bouha. Les femmes mangent à côté, dans la case. Puis la tente se remplit à nouveau. On apporte un jerrican vide qui servira de tambour, ça discute, qu’est-ce qu’on va chanter ? Deux hommes en boubou blanc sont tapis dans un angle. Bouha éclaire la scène avec ma lampe frontale. Un portable sonne, une jeune fille sort pour répondre. Enfin une gamine se met à chanter et les femmes donnent le rythme en frappant dans les mains. Tous les enfants sont entassés au fond de la tente, bien sages. Autre chanson.

Et soudain, de l’angle où semblait dormir un homme allongé, surgit une grande marionnette actionnée avec les pieds et deux grands bâtons revêtus du boubou blanc. Les enfants hurlent de rire, le grand échalas gesticule dans tous les sens, mime une danse, fait mine de frapper sur le bidon. Puis c’est un petit garçon vêtu d’un boubou bleu clair qui se met à danser une sorte de gigue avec légèreté. Enfin, tous les regards se tournent vers moi. J’attends qu’une autre femme se décide pour voir à quoi c’est supposé ressembler, une danse mauritanienne. Une autre me tire par la main, pas moyen de refuser.

Deux ou trois danses plus tard, la femme d’Ely Kori se lève et se dirige vers le fond de la tente où quelques enfants se sont endormis. C’est le signal du départ. En trois minutes tout le monde a quitté les lieux. Demain il y a école.

Nuit paisible.

Herbe à chameaux
Herbe à chameaux

Le deuxième voyage